lundi, 25 juin 2012

Carte noire pour un journal de référence friand de carte blanche et pour un journal populaire prompt à dénoncer l'injustice !

       Les journalistes indépendants du groupe Rossel publient dans « Journalistes » - revue des professionnels de la presse www.ajp.be - une "carte noire" pour informer le public et réaffirmer leurs droits. Le titre est éloquent : Nous ne voulons pas l’aumône mais des revenus normaux. La situation qu’ils décrivent est sidérante digne de certains patrons de charbonnages liégeois du 19ème siècle !

Cette histoire aurait dû être du pain béni pour les journaux d’un groupe de presse toujours prêt à traquer les faux pas, à s’élever contre les inégalités et à avoir "toujours raison de l’ouvrir". Imaginez plutôt : des collaborateurs à qui l’on impose d’autoriser la reprise gratuite de leur travail pour une autre entreprise. Sans aucune contrepartie financière. Cela ne leur plaît pas ? La porte de sortie est grande ouverte. Cette histoire ne sera pourtant jamais publiée dans les pages du Soir ou des titres de Sudpresse. Elle pourrait se résumer en un mot : synergies. Un mot qui planait sur les rédactions depuis belle lurette, mais qui s’est brusquement matérialisé fin du mois de mars. Le pitch ? Un beau jour, Rossel, propriétaire du Soir et de Sudpresse (La Meuse, La Nouvelle Gazette, La Province, Nord Eclair et La Capitale), a concocté un plan d’enfer pour réaliser des économies. Il faut dire que ces journaux – comme à peu près tous leurs concurrents – vivent des jours financièrement difficiles. Les esprits chagrins souligneront que cela n’a pas empêché Rossel d’investir des millions dans un nouveau système informatique, mais ne pêchons pas par excès de critique. Le business a sans doute ses raisons que la raison des travailleurs ignore. Bref, l’heure est donc à l’austérité. Les dirigeants sont partis d’un constat : n’est-il pas un peu bête, étant propriétaires de deux titres concurrents, de voir chaque jour, par la force des choses, des sujets similaires publiés dans ces quotidiens et, surtout, de rétribuer deux fois ceux qui les rédigent ? La solution est simple, pardi ! Il suffit de s’échanger gratuitement les contenus. Tant pis pour les lignes éditoriales différentes, tant pis pour la pluralité de la presse, tant pis pour les lecteurs, tant pis pour les journalistes.

Tu plies ou tu (te) casses

Depuis mars, les rédactions régionales et sportives du Soir et de Sudpresse sont donc priées de s’échanger leurs contenus, qualifiés "à faible valeur ajoutée". Sans aucune rémunération complémentaire. Pour les salariés qui ont cédé leurs droits d’auteurs à leur employeur, passe encore (façon de parler). Mais pour les indépendants (dont ces rédactions régionales sont abondamment peuplées), qui restent maîtres de leurs droits, la pilule passe mal. Payés à l’article, ils s’apprêtent à voir leur espace rédactionnel – et donc leurs revenus – fortement réduits. Certains souhaiteraient pouvoir refuser ce système. Par conviction, par intégrité ou simplement pour des questions de survie financière : travaillant également pour d’autres quotidiens, voir leur nom publié chez un concurrent direct signerait immédiatement la fin de leur collaboration. Or, si les collaborateurs du Soir ont reçu une assurance verbale de ne pas être sanctionnés (après que deux d’entre eux le furent…) en cas de refus des synergies, ceux de Sudpresse ont eu un message clair : tu acceptes ou tu te casses. La lettre envoyée dans la foulée par cet éditeur ne pouvait être plus limpide : "Nous ne pourrons maintenir une collaboration qu’avec ceux et celles qui accepteront …". Pour défendre leurs droits, les freelances se constituent en un "Collectif des indépendants de Rossel", représenté par l’Association des journalistes professionnels (AJP). Celle-ci contacte les rédacteurs en chef, afin d’entamer une négociation. En effet, ces synergies bafouent les règles élémentaires du droit d’auteur, qui stipulent – en résumé – que plus un article est diffusé, mieux il doit être rétribué. Sudpresse fait la sourde oreille. Le Soir, poussé dans le dos par un préavis d’action décrété par ses salariés, reçoit l’AJP. Mais la direction ne bouge pas d’un poil. Tout juste concède-t-elle du bout des lèvres que ceux qui le souhaitent peuvent refuser que leurs articles soient repris. Même si, dans les faits, craignant qu’une telle prise de position ne fragilise davantage leur situation déjà précaire, beaucoup préfèrent accepter à contrecœur…

Un indépendant, la plupart du temps, n’a pas choisi son statut. Mais il y a été contraint. Condition sine qua non pour mettre un pied dans un secteur où les postes de salariés maigrissent à vue d’œil (tiens, encore une autre conséquence des restrictions budgétaires). Un indépendant est payé au signe ou au forfait journalier. Tout dépendra de la publication. Mais dans les deux cas, sa rétribution n’a pas été augmentée, ni même indexée, depuis 15 ans. Au Soir, il est payé 0,025 € le signe, soit 62,5 € pour un article "standard" de 2.500 signes. On serait presque gêné de coucher sur papier les tarifs pratiqués par Sudpresse : de 0,010 à 0,012 € le signe. Soit environ 25 € l’article "standard". Celui qui travaille au bureau une journée entière (10h) sera rétribué 100 €. Tous ces tarifs s’entendent brut, cela va sans dire. Quatre journalistes indépendants sur 10 gagnent moins de 2.000 euros brut par mois. Pour des diplômés universitaires, dans la majorité des cas. Un indépendant ne passe pas sa vie à courir le monde, ne peut se permettre d’enquêter pendant de longues semaines. Pas de rédaction, pas de rétribution. Un indépendant doit afficher une disponibilité sans faille, travailler les week-ends sans voir la couleur du moindre euro supplémentaire, être prêt parfois à réaliser des tâches que d’autres n’ont pas le temps/l’envie d’accomplir. Un indépendant n’a que peu d’espoirs de progression. Ben oui, souvenez-vous, l’absence d’indexation, tout ça…

Si nous n’aimions pas notre métier…

Mais un indépendant vit pour son métier. Il en est fier, il l’a choisi malgré toutes ces difficultés. Nous ne voulons pas l’aumône. Nous ne crachons pas dans la soupe. Tout serait sans doute plus simple si nous n’aimions pas notre journal… Nous demandons simplement de la considération. Le respect de nos droits élémentaires. La possibilité d’exercer notre journalisme librement, dans de meilleures conditions. Nous allons continuer de nous faire entendre et de défendre nos droits. Nous avons choisi d’informer. Et, comme l’AJP, nous demandons au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles qu’il s’interroge sur la pertinence des aides directes qu’il accorde à la presse (1,3 million € pour Le Soir et 1,6 € pour Sudpresse par an) alors que ces deux titres bafouent délibérément leurs obligations, comme celle de respecter la législation sur le droit d’auteur. Mais jusqu’à présent, même si une entorse est constatée, la ministre compétente, Fadila Laanan (PS), continue de verser ces subsides, parce qu’il n’y a pas de sanctions graduelles.

Notre combat peut vous sembler obscur, lointain, inintéressant, médiatico-médiatique. Pourtant, il nous concerne tous. Parce que tout le monde a le droit à une information de qualité, à la pluralité des opinions, à des journaux aux contenus non-uniformisés. Parce que, pour cela, il faut que les journalistes, y compris les indépendants, puissent effectuer leur travail dans des conditions décentes. Parce que, même si certains préfèreraient qu’on la ferme, on aura toujours raison de l’ouvrir.

Le collectif des indépendants du groupe Rossel

14:42 Écrit par Pierre André dans Actualité, Media | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | | |  del.icio.us | | Digg! Digg

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