mardi, 10 janvier 2017

ACADÉMIE FRANÇAISE : le pluriel de proximité "exemple à suivre".

    Le 10 septembre 1957, Andreï Makine nait à Krasnoïarsk, une ville de Sibérie située à quelques quatre mille cent kilomètres de Moscou. Sa langue maternelle est le russe mais dès l’âge de quatre ans, grâce à une dame française, il parle également français dont il se sert plus tard pour écrire des romans. À 30 ans, il gagne Paris en qualité de migrant clandestin avant d’obtenir le droit d’asile.

    En 1990, Gallimard publie La Fille d'un héros de l'Union soviétique, une démythification du régime, mais la rage et le désespoir au cœur (…) ce n’est pas parce que le collectivisme a fait faillite, que le capitalisme est la panacée. Ce roman est présenté comme traduit du russe par Françoise Bour. Makine l’a pourtant rédigé en français mais il a dû feindre de l’avoir écrit en russe, et il a paru comme étant traduit du russe par une inexistante Françoise Bour

    Cinq ans plus tard, Le Testament français obtient le prix Goncourt, le prix Goncourt des Lycéens et le prix Médicis. Andreï Makine est désormais un auteur français. La République lui accorde la nationalité française. En 2000, l’Académie française lui décerne la grande médaille de la francophonie obtenue l’année précédente par l’Algérienne  Assia Djebar. Le 3 mars 2016, Andreï Makine est élu au cinquième fauteuil de l’Académie française dont le premier titulaire a été le beau Ténébreux, le poète Jean Ogier de Gombauld. Assia Djebar a été la titulaire de ce fauteuil de 2005 à 2015. 

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    Lors de la cérémonie de réception à l’Académie française, à la mi-décembre de l’an dernier, Dominique Fernandez a déclaré  Cette sensibilité aux nuances de la langue française aura fait de vous l’écrivain qui la maîtrise admirablement. Il nous aura fallu du temps pour le reconnaître ! Vous nous rendiez jaloux (…) La critique ne désarmait pourtant pas. Ce n’est pas un métèque, s’écria-t-on, qui va nous apprendre à écrire en français. Vous êtes un amoureux de notre langue, vous avez ressuscité d’anciens mots oubliés (…) Vous avez même créé des néologismes, qui vont dans le droit fil de la langue, tel le plaisant mot, pour désigner un ivrogne invétéré qui braille et gesticule en public, de « scandaliste », terme qu’il faudrait songer à introduire dans notre Dictionnaire. 

    L’enthousiasme de Dominique Fernandez envers Andreï Mikane va croissant. Mieux encore : vous avez remis en honneur une forme syntaxique rare, dont certains réclament le retour, surtout certaines, qui luttent vaillamment contre ce qu’elles appellent la domination masculine dans la grammaire : le pluriel de proximité. Vous écrivez en effet, à propos des fioritures de l’Art nouveau : « Toutes les sinuosités, galbes et courbes de cette architecture, affaiblies, i, e, s, à moitié effacées, é, e, s, étaient parvenues, u, e, s, jusqu’aux profondeurs de la Russie. » Or, « galbes » étant du masculin, on nous a appris à accorder les trois noms au masculin. Vous, constatant que « courbes » est le dernier nommé, les accordez au féminin, à l’instar de Mme de La Fayette ou de Racine : « Consacrer ces trois jours et ces trois nuits entières » (Athalie, acte I). Exemple à suivre. 

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Dominique Fernandez et Andreï Makine

    Le retour à la règle de proximité d’application en grec ancien, en latin – les deux mamelles de la langue française – et en français ancien  est un exemple à suivre. Cette déclaration d’un académicien au XXIème siècle tranche avec les propos tenus à la fin du XXème par un autre académicien, Maurice Druon, pour qui ce retour apparaît telle une réforme bouleversante qui eût altéré le visage familier du français.  

    Il y a donc de l’espoir pour les signataires de la pétition  Que les hommes et les femmes soient belles ! en rébellion contre la règle le masculin l’emporte sur le féminin. La pétition estime que cette règle de grammaire apprise dès l’enfance sur les bancs de l’école façonne un monde de représentations dans lequel le masculin est considéré comme supérieur au féminin. Le retour à la règle de proximité est une manière d’en terminer avec une révolution sexiste opérée il y a trois cent cinquante ans. Les Éditions Cogito ergo sum installées à Rouen  exigent de leurs auteurs qu’ils respectent la règle grammaticale de proximité qui rétablit cette égalité dans la langue française.

    Fomentée sous le règne d'une monarchie absolue, la révolution sexiste grammaticale a utilisé des arguments qui ne sont plus de mise au XXIème siècle se réclamant de l'égalité femme-homme. Ainsi, selon le jésuite Dominique Bouhours (1628-1702), adversaire de la règle de proximité, lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. Le même abbé Bouhours, le maître à penser et à écrire de sa génération, est également l’auteur de cette phrase bien dépassée à notre époque la connaissance des langues étrangères n’est pas beaucoup nécessaire à un François qui voyage. Où ne va-t-on point avec notre langue ? Ainsi, l'argument du grammairien Nicolas Beauzée (1717-1789), professeur à l’École militaire, est encore plus obsolète : le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle.

10:20 Écrit par Pierre André dans Actualité, francophonie, Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook | | |  del.icio.us | | Digg! Digg

Commentaires

L'Académicien n'est pas sans rappeler celui qui occupa le fauteuil 22 avant René de Obaldia (né à Hong-Kong d'un père panaméen et d'une mère française).
Mais Julien Green refusa quant à lui la nationalité française qui lui fut offerte en 1972. Tous les migrants ne sont pas des réfugiés. Deux mots que l'on eût pu attribuer à Dany Laferrière et à Alain Finkielkraut, par exemple.

Écrit par : Michèle | mardi, 10 janvier 2017

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